Le salon de lecture

l'inspecteur

LE PETIT SINGE RIEUR

Nouvelle, par Rachel FYL

Depuis le premier étage, quelqu’un cria : « le thé de la reine ! »
A cette annonce, succéda une telle débandade dans les escaliers qu’il éprouva brièvement un sentiment de panique. D’autant plus qu’il avait omis de fermer la porte dont l’entrebâillement anormal pouvait éveiller les soupçons. Erreur impardonnable ! Il savait très bien qu’à cette heure de la journée, toutes les portes devaient être fermées. Retenant sa respiration, mobilisant toutes ses facultés de contrôle, il domina les mouvements de sa main gantée et répara sa bévue. Une fois la porte soigneusement close, il s’autorisa alors à reprendre son souffle et son visage ébaucha un sourire filiforme qui révélait une intime satisfaction. Or, une main servile avait tiré les doubles rideaux de la fenêtre. Il lui était alors impossible d’en percevoir leurs nuances émeraudes, puisque qu’aucun trait de lumière n’osait altérer l’obscurité de la pièce. Non sans éviter un vague sentiment de vanité, il palpa au fond de sa poche, le badge très convoité de visiteur privilégié. Fort de cet avantage qui l’affranchissait des ruses de l’obscurité, il connaissait l’opulence de ces lourdes étoffes brodées et sur brodées, œuvres d’artisans trop dévoués pour être honnêtes.
A nouveau, son visage ébaucha un sourire filiforme, trait méprisant qu’un réflexe amer étira entre ses joues creuses.
Cependant, il n’avait pas le temps d’évaluer le degré de duplicité des artisans en question. Il devait se concentrer sur d’autres problèmes. Par exemple, est-ce que son système visuel allait s’accommoder de cette absence de clarté ? Dans sa situation, il lui était interdit de craquer la moindre allumette pour enflammer la mèche de l’une des lampes à gaz, fixées de part et d’autre de la cheminée. Avec une certaine nostalgie, il se souvint de l’âtre flamboyant que la même main servile entretenait en bois, lors des hivers interminables.
Aujourd’hui, la saison d’été le condamnait aux ténèbres…
Qu’importe ! C’était l’occasion de vérifier si la belle acuité de son système sensoriel était restée intacte après l’odieux forfait dont il avait été victime récemment.Comme pour le rassurer, le système en question se manifesta brutalement en lui expédiant en plein plexus, une volée de doutes. Aussitôt, un déferlement d’angoisses le jeta sur les sables indéfinis de la stupeur. Bien sûr, son imagination s’empara de l’affaire : et, si l’être qu’il appelait désormais « le ravisseur » était encore en train de dormir, là, dans le lit qui se trouvait à quelques pas de lui ?
Non sans une certaine audace, il s’en approcha en prenant garde de ne heurter aucun meuble ou quelque objet abandonné sur le tapis. D’un revers de la main, il chassa de sa pensée cette dernière probabilité. Qui aurait le courage de s’exposer aux conséquences redoutables d’une telle négligence ? Personne… Il osa donc se déplacer d’une dizaine de pas, puis il s’immobilisa et tenta de percevoir les murmures d’une respiration régulière ou des borborygmes échappés d’un rêve.
Rien.
Bien sûr, son visage ébaucha cet éternel sourire filiforme, rictus maladroit d’une victoire sur la peur. Car, malgré son intimité avec l’être que sa rancœur appelait « le ravisseur », il n’en risquait pas moins le peloton d’exécution ! D’un geste, il effaça cette sombre éventualité et il entreprit une fouille soigneuse de la pièce. A tâtons, les yeux exorbités pour mieux conquérir l’empire de l’obscurité, il contourna les deux énormes fauteuils afin de s’approcher du lit. Mais, comme il en frôlait du bout des doigts les parures soyeuses, la porte s’ouvrit brutalement. Il eut à peine le temps de se soustraire au regard de l’indésirable visiteuse en reculant de deux pas. Pendant que sa silhouette féminine se détachait dans l’encadrementlumineux de la porte, elle marmonna quelques appréciations plutôt féroces dont il n’en retint qu’une seule :
– C’que ça pue, ici !
Cette remarque interpella son système olfactif, navré de n’avoir pas décelé à temps la moindre odeur fétide. Il réalisa avec effroi que son sort dépendait de cette inexcusable puanteur et, un sentiment de confusion se matérialisa en une goutte de transpiration qui ruissela lamentablement le long de sa tempe gauche.
Mais, de toute évidence, la servante n’avait pas l’intention d’épurer l’atmosphère viciée de la chambre. D’un mouvement presque rageur, elle referma la porte et il l’entendit s’éloigner dans le couloir. Allait-elle revenir avec une armée de mains serviles ? Dans le doute, il se hâta d’atteindre le secrétaire en bois massif où il savait que « le ravisseur » cachait le butin de ses nombreux forfaits. Là, il inspecta l’intérieur des tiroirs, les boîtes à babioles, les coffrets à bijoux dont il força sans peine la fermeture, mais rien… Décontenancé, son esprit allait s’évanouir dans le bouquet de roses fanées oublié dans un vase, lorsqu’une étincelle le rappela lestement à l’ordre :
– Le cabinet de toilettes !
Surgie d’on ne sait où, cette idée explosa de joie dans sa tête. Cette bonne vieille tête qui n’avait tout de même rien perdu de sa génialité depuis le drame ! Trois pas à droite, puis deux pas et demi vers la gauche et il atteindrait la pièce intime du « ravisseur ». Il s’y attendait : conformément au protocole, la main servile avait tiré les rideaux en cotonnade de la fenêtre. Cotonnade très ordinaire, mais qui laissait par bonheur filtrer la lumière du jour. Il put alors examiner à loisir les flacons de parfum, les godets remplis de préparations cosmétiques, la trousse à ongles, les compositions médicinales… Mais !
Rien.
Pressé par le temps, il ne put retenir un souffle d’impatience. Pire ! Son humeur virait à l’agacement et frôlait les mondes incandescents de la colère. Les mâchoires serrées, son regard balaya l’indescriptible fatras d’objets singuliers qui caractérisaient la personnalité non moins singulière du « ravisseur ».
Rien ! Désespérément rien !
Quoique…
Posé sur une tablette fixée au-dessus de la cuvette d’aisance, il remarqua la statuette d’un petit singe rieur qui semblait le narguer. Durant quelques minutes, il contempla cet étrange objet car sa physionomie moqueuse le fascinait au point de troubler ses sens. Par quel artifice secret ce petit singe esquissait-il avec autant de réalisme l’expression d’un sujet qui s’amuse aux dépens d’autrui ? Il s’en saisit et découvrit qu’il s’agissait en fait d’une bonbonnière dont un esprit retors aurait pu détourner l’inoffensive fonction. Afin de vérifier ses soupçons, le cœur battant, il souleva le crâne du singe, couvercle insolite de cette astucieuse cachette.
Il avait deviné juste !
Miracle ! Il vacilla, parce que son cerveau était bousculé de droite à gauche par la joie et par la honte. Quel idiot ! Il avait tout simplement oublié qu’il avait lui-même offert ce petit singe à son ravisseur. C’était à l’occasion de Noël, en mille huit cent quatre-vingt et quelques… Evidemment ! Si « on » ne lui avait pas déloyalement subtilisé l’un de ses inestimables attributs, il se souviendrait de la date exacte !
Emu, il déploya son sourire filiforme en signe de décrispation. Quel doux spectacle ! Logé dans la cavité froide qui servait de crâne au petit singe, palpitait le trente-deuxième neurone qu’on lui avait habilement dérobé par une chaude nuit de printemps. Très chaude nuit dont l’ardeur lui laissait dans le cœur un goût de remords…
Alors, d’un geste lent et majestueux, il ôta son chapeau et avec une infinie délicatesse, il posa son neurone sur son crâne dégarni. Il en ressentit avec tendresse le doux frémissement, signe qu’il se nichait à l’intérieur de son précieux cortex dont les éminentes cogitations étaient à l’origine de sa notoriété internationale.Puis, ayant pris soin de vérifier que le couloir était désert, il sortit de la chambre en sifflotant. Et pour cause ! Inspiré par un humble sentiment dont il ignorait jusqu’à ce jour l’existence, il admettait que le bonheur tient vraiment à peu de choses !
Donc, le cœur léger, il avançait presque en sautillant vers la sortie réservée aux domestiques, lorsqu’il croisa la servante. Elle ramenait aux cuisines le plateau du thé de la reine. Il la salua d’un aimable hochement de tête alors qu’elle lui adressait avec un sourire de Joconde, la plus banale des formule de politesse :
– Au revoir, inspecteur !

Page 2 : Gratte-Papier (nouvelle, par Rachel FYL)

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