Le salon de lecture


féfée%202GRATTE-PAPIER

Nouvelle, par Rachel FYL

La télé parlait à voix basse depuis des heures, debout sur ses quatre pieds et avec pour seul auditeur, le radiateur éteint. A vrai dire, elle avait l’habitude de causer dans le vide tous les matins entre la demie et moins le quart. C’est-à-dire jusqu’à ce qu’elle entonne les premières et très sérieuses mesures de l’indicatif annonçant l’émission appelée « les conseils d’Amélie ». En tant que ménagère de pile cinquante ans, Féfée sortait alors en trombe du réduit qui lui servait de cuisine et s’asseyait pour écouter celle qu’elle désignait comme sa conseillère particulière. Chère Amélie ! Adversaire télé visuellement déclarée des galères de tous poils, pourquoi n’aurait-elle pas débroussaillé ceux de Féfée ?
Concentrée comme une bonne élève, un crayon à la main pour prendre des notes, elle buvait ses paroles en faisant palpiter rapidement ses paupières. Ce mécanisme singulier l’aidait à mieux comprendre et à mémoriser les instructions de l’animatrice. Car, lorsqu’il s’agissait de ses droits, Féfée ne plaisantait pas ! Depuis plus de trente ans qu’elle fréquentait les commerces du quartier, des voix avisées et murmurantes lui en parlaient sous le manteau. Mais, jamais personne ne lui avait révélé la nature des droits auxquels elle pouvait prétendre. Et, comme ce n’était pas son genre de demander quoi que ce soit à quelqu’un, elle tournait en rond du soir au matin.
Heureusement, la télé lui avait envoyé la déléguée syndicale d’une sainte quelconque en la personne d’Amélie… Telle une apparition nimbée de la divine lumière des projecteurs, cette bonne âme communiquait chaque jour à ses téléspectatrices désemparées les droits qui avaient dépassés la date de péremption, les chelous, les ringards, les branchés et les super branchés.
Or, il en existait tellement que Féfée en perdait son latin et craignait de faire un mauvais choix.
Et d’ailleurs, où aller les chercher et à qui les demander ?
Où gardait-on en réserve le droit à la parole, le droit à l’erreur, le droit à des excuses, le droit de refuser, le droit civique, le droit de réponse, le droit d’asile, le droit de pêche, le droit au logement ? Auprès de quelle administration réclamer le droit de propriété, le droit de grâce, le droit de veto, le droit de grève, le droit d’auteur, le droit d’allocation, le droit d’aînesse, le droit de cuissage, le droit du sang, le droit du sol, les droits de l’homme, les droits de la femme ?
Bref ! Tous ces droits et bien d’autres dont Amélie lui affirmait qu’elle avait droit de plein droit à moins qu’elle soit en fin de droits…
Ils existaient assurément quelque part, jalousement conservés au fond des tiroirs secrets des archives administratives. Car, Amélie lui avait confié que l’Administration réservait ses meilleurs crus à ses intimes. Or, Féfée ignorait si elle appartenait à la caste des intimes de l’Administration ! Elle se sentait vraiment étrangère à tout ce fatras et elle avait bien du mal à entreprendre les démarches appropriées afin de faire valoir ses droits.
Chère Amélie ! En bonne amie virtuelle, elle s’était directement adressée à elle un matin pour la conseiller et en la gratifiant d’un aimable clin d’œil. C’est ainsi que Féfée avait compris qu’avant de réclamer le moindre droit, il fallait des papiers. Mais, pas n’importe lesquels ! Parce qu’au début, elle s’était complètement gourée ! Croyant bien faire et suivre à la lettre les conseils d’Amélie, elle avait acheté des rames de papier pour machine à écrire et les avait transmis en mains propres aux administrations.
Or, ces dernières lui avaient fait un peu sèchement comprendre qu’elles n’en avaient pas besoin.
D’ailleurs, en haussant les épaules, une employée lui avait alors confié que l’Etat leur en offrait des tonnes et qu’ils ne savaient plus où le stocker…
Un peu dépitée, Féfée avait longuement réfléchi sur le chemin du retour. Et que je te marche, que je te marche au long des rues pleines de façades grises et de réverbères jaunes, mais les idées ne se bousculaient pas à la porte de la perspicacité. Bref ! L’inspiration la fuyait et la pluie commençait à tomber à verses au risque d’inonder son cerveau et de le noyer définitivement. Prudente, elle ouvrit son parapluie et décida d’attendre le bus soixante trois pour regagner son logis avant la nuit.
Comme le bus tardait, elle patientait en contemplant les gouttes de pluie qui chutaient sur le trottoir graisseux. Mais, en relevant la tête, son regard s’intéressa au trottoir d’en face. Il se heurta à la vitrine d’une papeterie frileusement coincée entre deux immeubles et oubliée des passants. Ni une, ni deux ! Voilà la Féfée qui traverse la rue comme une folle au risque de se faire renverser par le bus soixante trois qui arrivait enfin. Tant pis ! Elle allait le rater, mais c’était l’occasion ou jamais de trouver les papiers dont elle avait besoin.
Plantée devant la vitrine, l’étalage des beaux papiers réveilla une ancienne joie enfantine dont elle avait perdu la trace. Naturellement, cette émotion s’épanouit en un franc sourire qui rafraîchit d’un soupçon de bois de rose son visage lisse de poupon vieillot. Le souffle court, elle ne savait où poser son regard. Un peu par hasard, il se laissa séduire par une série de pinceaux et de flacons d’encre noire à côté desquels on avait joliment arrangé des rouleaux de papier de Chine.
Des papiers de Chine !
Les yeux levés vers un ciel baudelairien, elle laissa s’échapper un « oh ! » au goût de thé au jasmin. Elle en imprégna ses rêves et poussa la porte de la papeterie qui lui offrit un air de clochettes en guise de bienvenue. Pas de doutes ! Elle allait trouver dans ce palais du papier les produits raffinés dignes de l’Administration. Comme elle semblait égarée au milieu de ces merveilles, une dame au profil d’avoine folle chaussée de lunettes s’approcha d’elle. Désirait-elle un conseil ? Inspirée par une minuscule vanité aux entournures enjouées, Féfée lui déclara qu’elle souhaitait acheter les meilleurs papiers car elle avait de quoi les payer en papier monnaie. Naturellement, elle tentait de faire de l’esprit pour s’assurer la complicité de la dame au profil d’avoine folle…
Tentative ratée !
Son trait d’humour s’affala sur une rame de papier kraft qui attendait sagement d’emballer des colis. Toutefois, comme Féfée était une cliente aux perspectives lucratives pour son commerce, la dame révéla un joli soprano en vocalisant toute la gamme de ses précieux produits. Ici, le papier couché, le papier glacé, le papier moiré, le papier vergé. Là, le papier vélin, le papier à musique, le papier de soie, le papier bristol. Plus loin, le papier calque, le papier carbone, le papier uni, le papier rayé, le papier quadrillé. Derrière tout ça, le papier crépon, le papier cadeau, le papier buvard, le papier recyclé… Bref, elle avait l’embarras du choix !
Conquise, Féfée acheta un exemplaire de chaque, y compris un rouleau de papier de Chine. A vrai dire, celui-là, elle l’aurait bien gardé pour elle ! Car, son origine exotique le parait d’un charme romantique qui le distinguait de toute cette paperasse. Quel dommage qu’il aille finir ses jours entre les murs de l’Administration !
Cette foutue Administration qui refusa de numéroter et d’enregistrer un seul des papiers achetés chez la dame au profil d’avoine folle ! Pire ! Sur un ton discourtois, l’employée pria Féfée d’aller mâcher ailleurs son papier afin de le réduire en pâte à colle  pour papier peint. Et, elle ajouta sur un ton plus bas, mais en postillonnant, qu’elle pouvait aller se torcher avec… Là, Féfée fut blessée en plein cœur et elle comprit qu’elle ne serait jamais intime avec l’Administration. Non, elle ne partageait pas les mêmes valeurs que ce monument qui se disait respectable. Tant pis pour ses droits, mais comment aurait-elle pu rabaisser le papier de Chine au rang de papier toilette ?
Ruinée, cruellement déçue, elle décida de cacher son chagrin entre les quatre murs de son logis. Minuscule refuge dont la porte d’entrée donnait sur la rue de la Feuille et la porte de sortie sur la rue Joseph Papelard. Plutôt pointilleuse en matière d’entrée et de sortie, elle veillait à ne pas se tromper de porte. Une fois à l’abri des regards indiscrets, elle déposa avec amour sa collection de papiers sur la table et éteignit la Télé. Le cœur froissé, déchiré, raturé à l’encre noire, elle venait de rompre avec Amélie lorsqu’on frappa à la porte de sortie…
Elle leva les yeux au plafond en soupirant.
Ce genre d’incohérence l’irritait et elle pria le visiteur d’aller frapper à la bonne porte, rue de la Feuille. Docile, il obtempéra à l’injonction de Féfée et donna quatre coups solennels à la porte d’entrée. C’était un homme d’assez haute taille et coiffé d’un chapeau melon carrément démodé mais qu’il ne souleva même pas pour saluer Féfée.
Il se présenta.
C’était un inspecteur de l’Administration des fraudes connu des amateurs de polars. Or, Féfée ignorait qu’il s’agissait de l’arrière petit-fils d’un célèbre inspecteur auquel on avait volé son trente deuxième neurone. Paralysée par l’insistance de son sourire filiforme c’est à peine si elle l’entendit lui demander ses papiers. D’un geste maladroit, elle lui montra ceux qui gisaient sur la table de la salle à manger, mais il lui assura qu’il n’en avait rien à faire. Il désirait qu’elle lui remette ses papiers d’identité à la suite d’une plainte de l’Administration.
Trouble à l’ordre public !
Or, la dame au profil d’avoine folle ne lui avait jamais proposé de papiers d’identité. Quant à Amélie, elle ne lui en avait jamais parlé. D’une petite voix aux teintes navrées, Féfée lui confia qu’elle ignorait que ces papiers spéciaux existaient, mais qu’elle en achèterait dès le lendemain. Renforçant son sourire filiforme et impitoyable, l’inspecteur, qui était persuadé d’avoir hérité du trente-deuxième neurone de son aïeul, élucida l’affaire sans effort.
Et il arrêta Féfée parce qu’elle était sans papiers…

 

 

 

 

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